La tuerie du Carbet du 4 Mars 1948
Dans le cadre de la loi de départementalisation du 19 mars 1946, des réformes sont promises à la Martinique en matière de réduction des inégalités entre la métropole le nouveau Département. Elles prévoient l’introduction progressive, prudente et surtout adaptée de la législation métropolitaine.
D’un côté, les forces de progrès et les travailleurs des Départements d’Outre-Mer veulent aller vite notamment en ce qui concerne la protection sociale et les lois du travail, de l’autre, ces mesures sont coûteuses au sortir de la Seconde Guerre Mondiale où la France se voit être contrainte de réduire considérablement ses dépenses. C’est donc la deuxième option qui est adoptée.
Les syndicats et le Parti Communiste ne l’entendent pas de cette oreille et réclame la mise en place immédiate des mesures d’égalité. Les protestations et les grèvent s’amplifient.
Le 1er Mars 1948, les ouvriers de l’Habitation Lajus, plus grande usine-sucrerie du Nord Caraïbe, au Carbet décident se mettre en grève. Ils réclament l’application des conventions signées l’année précédente et des augmentations de salaire. Les ouvriers avaient convenu avec les propriétaires d’une augmentation de salaire et l’application de celle-ci dès Janvier or ils continuent de percevoir le même salaire sans l’augmentation signée. Cette mise en arrêt ne plaît pas au propriétaire de l’usine et des terres, Jacques Bally qui leur oppose une fin de non-recevoir.
4 jours plus tard, ils sont invités par Bally à récupérer le montant réclamé pour le mois de Janvier. Après s’être concertés avec la CGT et malgré la crainte qu’il ne s’agisse d’un piège tendu, ils décident malgré tout d’aller récupérer leur solde. Une fois payés, ils rentrent en prenant la direction du bourg de la commune où ils font une mauvaise rencontre, celle d’une dizaine de gendarmes. Ces derniers s’arrêtent au niveau des grévistes en fin de cortège et les passent à tabac. La première victime de leurs coups est André Jacques qui est lynché à coups de crosses. Sa femme qui lui vient en aide se fait tirer dessus, recevant une balle dans la jambe.
Les ouvriers qui étaient devant entendant les bruits de l’altercation interviennent pour porter secours à leurs collègues et Henry Jacques le frère de André est abattu en tentant de désarmer le gendarme. Les gendarmes continuent de tirer sur le groupe et Mathurin Dalin un autre ouvrier est également abattu de sang-froid.
Le soir du 4 Mars trois ouvriers tombent sous les balles des gendarmes André Jacques, Henry Jacques et Mathurin Dalin. Deux autres personnes sont grièvement blessées, il s’agit de la femme de Henry Jacques et d’André Balmer.
À l’annonce de la tuerie dans les journaux et les radios le peuple martiniquais est consterné. Même sous la pire période de l’île en termes de restriction de libertés et de dureté de régime, à savoir « An tan Robè » le sang des ouvriers n’avait coulé.
Après la grande grève de 1900 qui avait fait 10 victimes au François et celle de 1925 qui avait vu le décès de deux ouvriers agricoles Bassignac à Trinité, le sang de grévistes avait à nouveau coulé en Martinique.
À noter que Parti Socialiste local soutenait à l’époque le Préfet de l’époque, Pierre Trouillé. Dans le journal la Voix Socialiste, il y était même écrit : « Monsieur le Préfet tenez vos crosses ».
Ce même-préfet peu après le 27 Avril 1948 interdit la manifestation de la Municipalité de Fort-de-France qui visait à célébrer le centenaire du Décret de l’abolition de l’esclavage. Cette manifestation aura quand même lieu. La police présente sur les lieux arrache des banderoles et matraque les participants, même les élus qui portaient leur écharpe.
Une mise sous contrôle des syndicats et du Parti Communiste
Le Parti Communiste est particulièrement la cible des interdictions du préfet :
- Le journal communiste « Justice » reçoit une amende de 300 000 francs et les rédacteurs sont condamnés à 1 an et demi de prison avec sursis.
Ephraïm Marie-Joseph, fonctionnaire des Contributions devenu Secrétaire Fédéral du PC se fait enlever son mandat d’adjoint du Maire de Fort-de-France pour une condamnation suite à des propos tenus dénonçant la responsabilité du Préfet dans la fusillade du 4 Mars au Carbet — un discours similaire à celui tenu par Aimé Césaire qui avait même réclamé le départ de Trouillé du Département « pour le bon renom de la France »… sans conséquence pour lui.
La mutation de Marie-Joseph dans l’hexagone était refusée, Trouillé le poursuivit cette fois-ci pour avoir tenté de changer les résultats de la cantonales du 2 Octobre 1949. Condamné à 2 mois de prison en première instance, il fut acquitté par la Cour d’Appel du 28 Mai 1951. Cependant Trouillé était parvenu à ses fins, Marie-Joseph fut muté en France métropolitaine.
- D’autres militants communistes sont condamnés à de lourdes amendes pour conférence publique non autorisée et usage de haut-parleurs sur la voie publique à Rivière-Salée.
- Un nouveau découpage des circonscriptions est décidé dans le but de réduire l’impact et le nombre d’élus communistes dans les différentes assemblées.
Par ces différents faits, il faut comprendre que le Parti Communiste était visé car étant le parti des travailleurs, celui vers qui se tournaient les ouvriers martiniquais et qui les incitaient à réclamer des droits sociaux. Malgré cela, l’adhésion au Parti Communiste ne cesse de croître dans l’île à tel point que le PC parvenait à obtenir 85% des suffrages exprimés à Fort-de-France.
L’Affaire des 16 de Basse-Pointe : 1948-1951
Début Septembre 1948, à Basse-Pointe qui était une terre ouvrière, des tensions sociales explosent. 3 ouvriers agricoles sont licenciés et chassés de leur case à l’Habitation Leyritz. Les autres travailleurs de la plantation décident de se mettre en grève. Les gendarmes sont appelés à la rescousse par les propriétaires des lieux.
Ils arrivent en jeep avec l’économe Béké du centre, Guy de Fabrique. Des échauffourées s’en suivent et de Fabrique est retrouvé mort après avoir été asséné de 36 coups de coutelas.
Une enquête est menée et indique qu’il y avait un revolver dans la voiture. Les ouvriers affirment qu’ils n’ont fait que réagir à la sortie de l’arme.
16 ouvriers sont arrêtés, parmi eux se trouve le Secrétaire du Syndicat des ouvriers agricoles de Basse-Pointe, Louis Blézès. Tous étaient des adhérents communistes, parti qui le rappelons-le était la cible du Préfet de l’époque.
Les 16 ouvriers sont :
- Sébastien Julina
- Albert Rovela
- Jean de Dieu Bastel
- Stéphane Roselmack
- Félix Goidaman
- Romain Nelar
- Eusèbe Roure
- Edmond Cressant Symphorius
- René Polomat
- Nestor Clio
- Omer Surbon
- Crépin Romain
- Marcelin Hérard
- Louis Blézès
- Moutoussamy dit Coune
- Paterne Moutoussamy
Ils sont tous accusés du meurtre de Guy de Fabrique, de violences contre des gendarme et de vols d’arme et passeront 2 ans en prison dans l’attente de leur procès.
Les syndicats et le Parti Communiste engagèrent une campagne de solidarité à travers des motions, pétitions et manifestations contre la lenteur de l’instruction. Des politiques prirent la parole également en ce sens. Quand le procès dut enfin se tenir, la tension locale était telle qu’il fut délocalisé à Bordeaux.
Ce transfert du procès à Bordeaux entraîne une plus grande portée du procès et un élan d’aide national où un comité de défense des 16 voit le jour. Des articles sont diffusés dans la presse, des tracts distribués, des affiches collées au mur, des cartes de solidarité signées, des concerts organisés.
Le Secours Populaire Français qui avait réalisé une collecte de fonds écrivait une lettre où il était écrit :
Tous les honnêtes gens de France connaissent maintenant votre histoire. Ce que nous voudrions que vous sachiez c’est que tous les Français ne sont pas comme les européens ou les créoles de la Martinique qui regrettent le temps de l’esclavage. Ce que nous voudrions que vous sachiez c’est qu’au-delà des murs du Fort du Hâ, il a des milliers et des milliers de Français qui pensent à vous, qui font circuler des pétitions en votre faveur, qui sont avec vous dans la dure épreuve que vous traversez.
Des journaux prennent position en faveur des 16, les « Nouvelles de Bordeaux » écrivaient le 5 juillet 1951 : « Les ouvriers ont été arrêtés comme otages ».
Attention il existait aussi des voix discordantes, par exemple à Fort-de-France, la « Voix républicaine » un journal socialiste appelait à la répression parce que les 16 étaient communistes.
Le procès eut finalement lieu le 9 Août 1951, la défense des 16 accusés était assurée par 10 avocats dont les plus connus sont Georges Gratient, Marcel Manville et Gerty Archimède première femme députée de la Guadeloupe.
L’avocat général réclame 39 ans de prison et 75 ans de réclusion mais l’acquittement fut prononcé le 13 Août 1951. À leur retour en Martinique, le 12 Septembre 1951, une foule immense les attendait pour les acclamer. Les autorités locales ne l’entendaient pas de cette oreille et ne concédait pas un jugement qu’ils trouvaient inacceptable. La foule qui célébrait est massacrée, des grenades sont lancées et les participants sont aspergés avec du gaz lacrymogène.
Lors d’un meeting d’accueil dans la nuit du 12 au 13 Septembre, les CRS chargent à nouveau les auditeurs, pénètrent dans les maisons à Terres-Sainville et saccagent tout sur leur passage. Des personnes présentes sont frappées.
Il y eut une vengeance des forces de l’ordre démesurée et jusque là inédite, qui n’avait pas été aussi loin même au temps de l’Admiral Robert.