La Grande Grève de Février 1900

La grande grève de Février 1900 est considérée à juste titre comme le début du mouvement ouvrier en Martinique. Il faut dire que les précédentes grèves avaient été soit dans des communes ou des habitations suite à des revendications des ouvriers mais n’avaient jamais concerné l’ensemble de l’île dans un mouvement commun.

Comme évoqué précédemment, à la fin du 19ème siècle, la Martinique est touchée de plein fouet par la crise sucrière. Les planteurs dont les revenus et les exportations avaient chuté, décident de baisser le salaire des ouvriers tout en augmentant leur charge de travail. Les ouvriers étaient payés à la tâche. La base établie en 1850 était la coupe de 300 pieds de canne à sucre contre 2 francs par jour mais, en 1885, les planteurs demandent aux coupeurs de canne d’abattre entre 700 et 900 pieds de canne à sucre pour percevoir 1 franc journalier.

Aussi, les patrons de la plantation n’hésitaient pas à « piquer » les ouvriers c’est-à-dire que les ouvriers se voyaient refuser leur salaire suite à une malfaçon. Sous n’importe quel prétexte comme par exemple qu’il manque un tronçon dans les piles de canne et les ouvriers étaient privés de revenus.

Au niveau des chiffres, la Martinique comptait également 113 rhumeries avec une majorité de distilleries se trouvant à Saint-Pierre mais le rhum était sur le déclin et loin de son apogée en 1880 quand la Martinique produisait ⅓ de la production de rhum mondiale !

Usine, rhumerie de Saint-Pierre20 usines étaient en fonctionnement (Trinité (3 usines), Sainte-Marie, le Lorrain, Rivière-Salée, Lamentin et François (2 chacune), Fort-de-France, Saint-Pierre (photo ci-contre), Sainte-Luce, Marin, Vauclin, Robert, Basse-Pointe (1 chacune)).

Ces usines étaient concentrées dans les mains des grandes familles Békés (Hayot, Laguarrigue, Despointes, De Pompignan, Fernand Clerc) qui étaient liées entre elles par des liens matrimoniaux. Profitant de la crise sucrière qui frappait plus durement les petits planteurs, les Békés n’avaient pas hésité à racheter les terres de ces derniers, endettés, pour agrandir leurs possessions et leur surface agraire.

Suite à des arrêts de travail, les ouvriers de Basse-Pointe et Sainte-Marie avaient obtenu de passer de 1,20 franc à 1,50 franc par jour et le bruit s’était répandu dans le reste de l’île.

C’est dans ce contexte que débute la Grande Grève de Février 1900. Les ouvriers qui avaient fait des sacrifices au plus dur de la crise réclament des bénéfices maintenant que la situation est meilleure.

La grève éclate le Lundi 5 Février sur quelques habitations entre le Marigot et Sainte-Marie. Les ouvriers qui percevaient 1 franc par jour réclament tantôt 1,50 franc, tantôt 2 francs et de revenir à la base de 300 coupes de canne à sucre par jour :

Tant que la crise a sévi, nous avons souffert ; aujourd’hui que les affaires sont belles, nous demandons à être mieux traités. A Basse-Pointe et à Vivé, le salaire a déjà été augmenté ; les directeurs d’usine ont reçu des augmentations de solde et les actionnaires ont touché de gros bénéfices. Nous demandons nous aussi notre petit bénéfice : nous voulons le salaire de 1,50 franc au lieu de 1 franc. Nous voulons aussi que la tâche soit fixée à trois cents pieds de cannes.

Pour replacer dans le contexte, 1 franc c’était le prix d’un kilo de morue à l’époque, même un kg de viande de bœuf coûtait 2 francs.

La grève devient une « grève marchante » c’est-à-dire que les grévistes, au nombre de 500 environ marchent d’habitation en habitation pour convaincre les ouvriers de rejoindre leur mouvement. Dès le lendemain, ceux du Lamentin et notamment des habitations qui alimentent l’usine de Soudon et Lareinty les rejoignent et cessent le travail.

Le Gouverneur Gabrié envoie des soldats et des gendarmes à Trinité qui vont procéder à des arrestations de grévistes.

Le 8 février, la grève s’étend au Robert, puis dans le nord, au Galion à Trinité et aussi l’usine du François.

C’est devant cette usine que se produira le drame. Le Lieutenant Kahn à la tête d’un détachement de 15 soldats prétend avoir été attaqué et demande aux militaires de tirer sans sommation sur les grévistes rassemblés au même moment où le Maire de la commune, Homère Clément débattait avec ceux-ci. Le Maire tente de s’opposer aux militaires en leur demandant de ne pas tirer mais ces derniers s’exécutent. Homère Clément ne fut pas touché mais 10 grévistes et 12 blessés graves tombèrent sous les balles des gendarmes.

Malgré la répression sanglante, la crise menace de s’étendre dans le sud de l’île. Le Gouverneur envoie alors des troupes à Saint-Esprit le point central.

Les négociations commencent à Sainte-Marie entre les patrons et les ouvriers. Le Maire de Sainte-Marie tente de calmer les débats. Les patrons campent sur leurs positions et refusent de monter à plus que 1,25 francs et sans accord sur la charge de travail alors que les ouvriers réclament 2 francs et 300 coupes journaliers.

La situation se détériore dans le sud de l’île où les ouvriers d’usine rejoignent ceux des habitations et le les autorités reprennent les pourparlers. Suite à des négociations, un accord est trouvé à Rivière-Salée, les brimades et les « piquants » sont supprimés, les ouvriers grévistes ne seront pas renvoyés. Le salaire est augmenté à 1,50 franc journalier pour les ouvriers agricoles, 3 francs pour les ouvriers d'usine et la charge de travail est réduite.

Mais après la reprise de travail des ouvriers, certains patrons dont les Hayot se défaussent et licencient leurs ouvriers, en particulier les meneurs de la grève. D’autres baissent les salaires des travailleurs d'usine à 2,50 francs. Certaines habitations repassent le salaire des ouvriers agricoles à 1 franc le salaire qui avait conduit à la grève. Cela entraîne des arrêts de travail dans plusieurs habitations localisées où les ouvriers agricoles demandent le respect des accords signés à Rivière-Salée.

Ce premier épisode majeur de l’histoire du combat ouvrier martiniquais avait eu des échos nationaux où certains partis ouvriers expriment leur douleur et leur colère face au massacre des ouvriers grévistes « plus grand crime que depuis la commune la Bourgeoisie dominante ait commis à l’égard du prolétariat » (Parti Socialiste Français) et aussi à l’international où Lénine alors Chef d’état de l’URSS évoque « La Martinique, le pays des vaillants ouvriers du François ».

Au niveau du folklore on retient la chanson désormais célèbre « oué, oué, oué, oué, Missié Michel palé bay 2 francs » (Monsieur Michel refuse de donner 2 francs) qui fait référence à Michel Hayot l’un des propriétaires d’usine qui a refusé de donner aux ouvriers en grève et ceci même après l’accord qui augmentait le salaire journalier à 3 francs.